Messages, adresses IP, données de comptes, informations détenues par certains services en ligne : depuis le 18 août 2026, un nouveau règlement européen facilite considérablement l’accès transfrontalier à certaines preuves numériques dans les enquêtes pénales. Son nom : e-Evidence. Derrière ce dispositif assez technique se cache une évolution importante pour les citoyens européens.
Jusqu’ici, les frontières ralentissaient les enquêtes numériques
Un enquêteur français peut avoir besoin de données détenues par une entreprise située ou représentée dans un autre pays européen.
C’est devenu extrêmement fréquent.
Une menace envoyée sur une messagerie, une escroquerie commise à partir d’un compte en ligne, du cyberharcèlement, une fraude ou une infraction organisée peuvent laisser derrière eux des informations détenues par différents prestataires numériques.
Jusqu’à présent, obtenir ces éléments à l’étranger pouvait nécessiter des procédures de coopération judiciaire relativement longues.
Le règlement européen 2023/1543, adopté en juillet 2023 et applicable depuis le 18 août 2026, crée une procédure beaucoup plus directe.
Son objectif : permettre à une autorité judiciaire d’un État membre de demander certaines preuves électroniques à un fournisseur de services présent dans un autre État membre de l’Union.
Deux nouveaux outils : produire ou conserver les données
Le règlement crée principalement deux mécanismes.
L’ordre européen de production
Une autorité judiciaire peut adresser un ordre européen de production à un prestataire concerné afin d’obtenir des données déjà détenues par celui-ci.
Le délai normal de réponse est particulièrement court : 10 jours.
Et lorsqu’une situation est considérée comme urgente, il peut tomber à 8 heures.
À titre de comparaison, la Commission européenne indique que certaines anciennes procédures pouvaient prendre jusqu’à plusieurs mois.
L’ordre européen de conservation
La justice peut également demander à un prestataire de ne pas supprimer certaines données, le temps qu’une demande permettant de les obtenir soit engagée.
La conservation est alors prévue pendant 60 jours, avec la possibilité de prolonger cette période de 30 jours supplémentaires dans certaines conditions.
L’intérêt est évident : empêcher qu’une preuve numérique disparaisse pendant que la procédure judiciaire suit son cours.
Quelles données peuvent être concernées ?
Le règlement vise les fournisseurs de services de communications électroniques, certains services liés aux noms de domaine et adresses IP ainsi que des services numériques permettant notamment aux utilisateurs de communiquer ou de stocker des données.
Concrètement, une enquête peut donc potentiellement concerner différentes catégories d’informations détenues par les services numériques : informations permettant d’identifier un utilisateur, données relatives à un compte, certaines données de trafic ou contenus stockés, selon les conditions prévues par le règlement et la nature de l’enquête.
Il faut cependant éviter un contresens important :
e-Evidence ne donne pas à n’importe quelle administration européenne un accès libre aux conversations privées des citoyens.
Le dispositif s’inscrit dans le cadre de procédures pénales et les ordres doivent être émis ou validés par les autorités judiciaires prévues par le règlement.
Un exemple concret
Imaginons qu’une personne vivant en France reçoive des menaces graves depuis un compte utilisé sur un service dont le représentant légal se trouve dans un autre pays de l’Union européenne.
Les enquêteurs cherchent à identifier l’auteur.
Certaines informations permettant de remonter au compte sont détenues par le prestataire.
Avec le nouveau mécanisme européen, l’autorité judiciaire compétente peut, si les conditions légales sont réunies, obtenir ces éléments directement auprès du prestataire concerné, sans devoir nécessairement suivre certaines des anciennes procédures internationales beaucoup plus longues.
Dans une situation urgente, la transmission peut être exigée dans un délai de 8 heures.
Pour une victime de menaces, de fraude ou de cybercriminalité, la différence peut être considérable.
Mais qu’en est-il de la vie privée ?
C’est évidemment l’autre côté du sujet.
Accélérer l’accès aux preuves numériques signifie aussi permettre à des autorités étrangères d’obtenir plus rapidement des informations concernant des citoyens.
Le règlement prévoit donc plusieurs garanties.
Il affirme notamment qu’il ne modifie pas l’obligation pour les autorités de respecter les droits fondamentaux protégés par le droit européen : vie privée, protection des données personnelles, liberté d’expression, droit à l’information et droit à un recours effectif.
La personne dont les données ont été obtenues doit en principe être informée par l’autorité ayant émis l’ordre. Cette information peut toutefois être retardée ou restreinte dans certaines circonstances liées notamment aux nécessités de l’enquête.
Le règlement prévoit également des possibilités de recours pour les personnes concernées.
Ce qui change réellement pour le citoyen
Il ne faut donc présenter e-Evidence ni comme une « autorisation de surveillance générale », ni comme un texte purement administratif sans conséquence.
Il change surtout la vitesse et le circuit d’accès aux preuves numériques dans les enquêtes pénales transfrontalières européennes.
Et cette évolution produit deux effets qui peuvent sembler contradictoires.
Pour les victimes d’escroqueries, de cyberharcèlement, de menaces ou d’autres infractions commises en ligne, elle peut faciliter l’identification rapide des auteurs.
Mais elle rend également indispensable de surveiller attentivement les garanties entourant l’accès des autorités aux données personnelles.
C’est l’équilibre classique de l’État de droit : donner à la justice les moyens d’enquêter sans transformer ces moyens en pouvoir incontrôlé.
Vos données numériques ne sont pas hors du droit
Une idée reste essentielle : ce que nous faisons en ligne n’est pas placé dans une zone juridique à part.
Une adresse IP, un compte, un message, une photographie ou des informations détenues par une plateforme peuvent devenir des éléments d’une procédure judiciaire.
Mais les citoyens disposent également de droits face aux plateformes : protection de la vie privée, droit à l’effacement dans certaines situations, possibilité de contester certaines décisions de modération et recours en cas de contenus illicites.
Le guide « Face aux réseaux sociaux » de la collection Les droits du citoyen revient précisément sur ces protections : données personnelles, cyberharcèlement, comptes suspendus, contenus, arnaques et démarches à entreprendre face aux plateformes.
À retenir
Depuis le 18 août 2026, le règlement européen e-Evidence est applicable.
Une autorité judiciaire européenne peut désormais, dans le cadre prévu par le texte :
- demander directement certaines preuves électroniques à un prestataire situé ou représenté dans un autre État membre ;
- obtenir normalement une réponse sous 10 jours ;
- obtenir certaines données sous 8 heures en cas d’urgence ;
- demander leur conservation pendant 60 jours, avec une prolongation possible de 30 jours ;
- tout en restant soumise aux garanties relatives aux droits fondamentaux et aux possibilités de recours.
Le numérique traverse les frontières en quelques secondes. Depuis cet été, la justice européenne dispose désormais d’outils conçus pour tenter de suivre le même rythme.
Connaître ses droits ne change pas la loi. Mais c’est déjà cesser de la subir. Pour plus, d’informations concernant vos droits dans le domaine du numérique, retrouvez notre livret « Face aux réseaux sociaux« .